Le monde pictural de Jacek Bukowski résulte d'une minutieuse observation de la naturę, d'une curiosité face a à la vie et d'une profonde réflexion. Cest a à la fois un monde d'artiste, de théoricien et de pédagogue. II écrit et parle des méandres de l'art contemporain, de l'esthétique et de la théorie de l'art. Dans ses créations on retrouve aisément un jugement honnête ainsi qu'une considération certaine pour les capacités du métier en tant que bases de l'expression artistique.
Si d'aventure l'on se penche sur 1'ensemble de l'oeuvre picturale de Jacek Bukowski, depuis l'ob-tention de son diplôme a 1'Academie des Beaux Arts de Varsovie jusqu'à nos jours, on peut apercevoir dans son expression un abandon pro-gressif du caractere figuratif; peut etre est-ce la manierę figurative qui s'imprégne peu à peu de significations symboliques. Le cycle qui lui a valu son diplôme, "Déshumanisations" (1976), dévoile la métamorphose d'une silhouette encore humaine vers une matiére indéfinie et constitue une sorte d'égarement de 1'homme dans la naturę, le tout dans des tons olivâtres.
Ensuite vient sa série de tableaux musicaux avec, en tête, "Stanislas et Annę Oswiecim" (1977-1980). Leur tragique histoire d'amour a fait naître sur la toile un rude combat entre le noir et toute une gammę de roses. Sous 1'impulsion de l'ima-gination commence lejeu avec la peinture libérée du sens unique de chaque objet.
Souvent cela s'inscrit dans un jeu taquin avec des couleursdifficiles, voire presque désagréables dans leur juxtaposition comme dans "Peintures communes" (1978) où les teintes roses et les verts éemeraude recherchent un terrain d'entente. Dans "Les épitaphes du Chat" (1979) les tons noirs, lisses et mats, tranchent les formes simples et les signes. II s'agit là de tableaux dédiés a l'image du souvenir, cette parcelle de la réalite extraite des profondeurs du monde cios de la mémoire. Et c'est ainsi qu'apparaissent d'autres titres suggérant cette "extraction" : "La photographie en noir et blanc" (1980), " La litanie " (1981-1983), "Manque" (1983), "Les photographies de la mémoire" (1988). II semble qu'une partie de cette façon de penser reste présente dans les oeuvres ultérieures de 1'artiste.
II me vient à 1'esprit 1'énorme cycle des " Tableaux rouges ", commencé dans les années 80 et qui se poursuit jusqu'à maintenant. II s'agit certainement d'une maniére de régler ses comptes avec le temps qui passe. Les nostalgies cachées, les souffrances, les manques mais aussi les joies rédigent leurs mémoires chiffrées, enfermées dans le rouge par une magie maligne. Avec "La mer peut-etre" (1992-1993), "Naturę vivante" (1994-1995), "Ma" (1997-2002), "Portes du temps" (1999) ainsi que "Jeux avec 1'imaginaire" (1999) c'est l'expression contenue dans une riche gammę d'une seule couleur qui symbolise les sentiments forts - de Tamour jusqu'à la haine.Les "Tableaux Rouges" c'est aussi Tutilisation de la technique laborieuse de la transparence afin d'exprimer ce lyrisme specifique melé a une expres-sion teintée d'ironie légere; alors que le jeu de mots contenu dans le titre suggére un sens cachée, une certaine dose d'absurde. Cependant ces oeuvres nous soulevent de leur légereté, stimulent notre imagination et monopolisent notre attention.
Dans une galerie, devant les "Tableaux Rouges", écrit Piotr Bialek, des sensations sonores m'as-saillent. Ces oeuvres m'evoquent de la musique; une musique pleine d'ardeur retenue, quelque peu mélancolique, classique dans son expression et sa formę. La musique demeure; elle s'amplifie, puis s'adoucit, maisjamais elle ne se perd.
Quelquefois c'est comme si elle pénetrait un espace indéfini, qui n'est pas du vide. On peut sentir son poids, sa matérialité. Puis les sons s'échappent de 1'espace et reviennent clairs, disincts, comme balayés d'un puissant rayon lumineux. Sur la scenę ainsi constituee dans notre imagination surgissent des formes organicues et géométriques. Elles s'interpellent mutuellement et communiquent, non de maniére verbale mais dans une suitę de mouvements proche de fart de la danse.
En paralléle aux "Tableaux Rouges" et au cours de voyages en France on assiste à la création de plusieurs tableaux et de dessins au titre commun "La Mer-La Mére " (1994-1995). II s'agit là de sensations exprimées de maniére spontanée, dans une recherche d'apaisement, d'une possible simultaneité: c'est une lutte dans la fascination. Cette fois les tableaux se trouvent dominés par des gammes de bleu ażur et de jaunes.
Dans les "Impressions marocaines" (2000-2002), le bleu cobalt évoque 1'espace infini mais aussi un tissu berbére. II tranche dans un contraste avec le rouge-roux des montagnes de 1'Atlas. Ces tableaux, plutõt avares de formes, nous éblouissent néanmoins par la luminosité de leurs tons et par leur mystérieuse profondeur. La vigueur et la témérité du geste ne gâchent en rien le caractére synthétique de leur composition et soulignent même la rigueur consciente des formes.
Dans L'âme du Maroc, Christe Jhelil écrit Pour qui connaît le Maroc, aucune hésitation possible :les peintures de retour de voyage de Jacek Bukowski sont autant de morceaux du pays, comme si le peintre avait, parquelque secréte magie, subtilisé l'ame sensible du paysage...
Chaque oeuvre recéle a la fois, et avec une remarquable délicatesse, la chaleur et la pro­fondeur, la vibration et le silence du paysage du sud. Chaque peinture est une ode à la beauté quasi spirituelle de ce sud marocain où trépidence, turbulence et truculence se mélent à la sérénité, à la fatalité et a la sbtilité.
L'oeuvre retranscrit les souffles des vents mouillés par les embruns sous un ciel en perpétuelle mouvance.
Le rouge, le bleu. Le bleu, le rouge. Un même mouvement, de lenteur et de langueur. Une même lumiére, intense et suspendue. Un même mystére dans les ombres colorées d'Essaouira. L'économie des couleurs dans cette peinture presque monochrome, s'impose comme une nécessité, tant elle apporte de force à la lecture de ces petites formes, que fon pourrait relier a certains dessins des carnets de voyage de Delacroix pour une certaine atmosphére, à la réflexion sur la lumiére de Matisse pour 1'impres-sion ardente qu'exprime cet ensemble.
Parmi les travaux les plus récents on constate un retour au théme de "La mer" ( 2002 - 2007 ). II s'agit, par petites touches bleutées, d'une delicate caresse de la vague et aussi d'une plongée dans l'immensite, dans des éléments aux forces indomptées.
Dans cette époque de surcharge d'informations 1'artiste maîtrise sa subtile façon d'enregistrer la sensation. La peinture constitue pour lui un médium adéquat. Cest un enregistrement ouvert à une interprétation libre - la condition de la rencontre.

Elżbieta Wiśniewska